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Là où je me souviens

Il y a un an, j'ai traduit pour la dernière fois. J'ai éteint mon ordinateur, je suis allée chez le médecin et je ne suis jamais revenue. Je ne prétendrai pas que je m'en souviens comme si c'était hier. Cette période et les mois qui ont suivi sont flous dans ma mémoire, comme si mon cœur voulait se convaincre que ce n'est pas arrivé. Seules me restent quelques réminiscences, bribes d’émotions et de sentiments.

Je me souviens de la fatigue, des pleurs et des masques qui s’effritent. Je me souviens des doutes, du déni, de l’espoir ténu d’être trop pessimiste, de voir la situation pire qu’elle n'est. Je me souviens du vide lorsque j'ai tenté de reprendre, du poids de l'ennui et du désintérêt, et de l'effroi ressenti en constatant que j'étais devenue incapable de faire ce que j'ai toujours aimé. Je me souviens des thérapeutes, trop de thérapeutes, avec à chaque première séance l'impression de revenir à la case départ et la douleur ravivée de devoir tout raconter. Mais à chaque fois, le récit évoluait. Petit à petit, "l'Organisation a des problèmes financiers" est devenu "mon métier n'a plus de sens", “j’aime ce que je fais” est devenu “j’aime ce que je faisais”, et “j’ai juste besoin de repos” est devenu “j’ai besoin de changer de vie”. 

Je me souviens de la difficulté de demander de l’aide, des hauts et des bas, des questionnements. Je me souviens de la peur, omniprésente, de regretter, de faire le mauvais choix, de décevoir. Je me souviens de la frustration de ne pas avancer, de l’impression d’avoir ma vie entre parenthèses, de stagner. Mais je me souviens aussi, des mois plus tard, d’avoir apprécié ce temps en suspens, d’avoir vu comme une chance la possibilité de prendre du temps pour moi et ma famille, et d’avoir savouré ce nouveau rythme, plus lent, plus durable, plus humain. Je me souviens des messages de soutien, des mots de réconfort, des encouragements. Je me souviens de l’espoir ressenti quand, après des mois à tâtonner, un nouveau chemin s’est enfin esquissé. Je me souviens de l’excitation mêlée de peur, toujours elle, au moment de concrétiser le changement. Je me souviens d’avoir relevé la tête, lancé la machine et croisé les doigts de toutes mes forces.

J’aimerais vous dire que je ne regrette rien, que changer de vie est la meilleure décision que j’ai prise. La vérité, c’est que je n’en sais rien. Un an après, j’en suis encore au début de ma renaissance. La peur ne m’a pas quittée, des milliers de questions tourbillonnent encore dans ma tête, mais j’ai appris à vivre avec. Je repense au chemin parcouru depuis ce vendredi fatidique où, sans signe précurseur, tout a basculé. On ne sait jamais que trop tard quand vient la fin. Mais à chaque fin succède un début.

Il y a un an, j’ai traduit pour la dernière fois. Et dans un an, où en serai-je ?

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